Les tutoriels dans les jeux de société : une bonne idée?

Tous les éditeurs de jeux de société envient les tutoriels que l'on retrouve dans les jeux vidéo. Pas besoin de lire un long manuel ou de subir “celui qui connaît les règles” (mais ne peut les transmettre correctement). Non! On lance la partie et l’interface nous guide pour apprendre les actions nécessaires à notre réussite!

Un tel système permettrait de vaincre une des plus grandes barrières à notre passion: l'apprentissage des règles! C’est donc avec beaucoup d'enthousiasme que je me suis lancé dans quelques jeux de société offrant cette possibilité. Et après coup, je ne suis pas du tout convaincu qu'il s'agit d'une bonne idée finalement.

Attention! Ce dont je discute ici ne concerne que mon expérience en tant que joueur en relation avec un mode d’apprentissage de règles, et non les jeux eux-mêmes, le plaisir ludique qu’ils procurent, totalement indépendant de la façon dont ils sont expliqués.

 

Pourquoi ça m'a pas charmé:

Parce que les testeurs ont mal réagi dans nos tests

Nous avons nous-mêmes envisagé de forcer les joueurs à une partie de tutoriel, les faire d'abord jouer une version édulcorée des règles, pour 2 de nos jeux à sortir: Zombie Teenz Évolution (octobre 2020) et Turing Logic (titre provisoire, sortie 2021). Chaque fois que des testeurs ont complété une partie tutorielle, nous avons constaté par leur langage corporel (et parfois dans leurs mots) qu'ils ne vivaient pas une bonne expérience, plutôt une déception, même si on leur disait que le “vrai jeu” allait commencer tout de suite après.

Parce que c'est long

Ça m’a semblé plus long de passer par les tutoriels que de lire les règles et de les expliquer! Ce qui m'apparaît comme l’argument massue. Ça nous a pris 75 minutes pour compléter les 2 premiers tours de l'excellent (j'insiste!) This War of Mine. Vous comprendrez que comme une partie complète compte 13 tours, que cela pourrait en décourager plus d'un. Bien sûr, les tours suivants auraient défilé bien plus rapidement, mais la magie du tutoriel n'a pas opéré. Je n'étais pas lancé dans le jeu avec un rythme convenable.

À l’opposé, la série Fast Forward du créateur Frideman Friese propose une série de petits jeux de cartes où on apprend à jouer sans explications, simplement en retournant les premières cartes du paquet: elles nous indiquent quelles actions réaliser pour les premiers tours. On agit sans comprendre ce qu’on fait jusqu’à ce que le jeu commence. Mais les jeux sont si simples que l’entièreté des règles aurait tenu sur une seule carte. Là où j'aurais pu expliquer le jeu en 88 secondes, on me force 6 minutes de tutoriel. Pourquoi s’embêter à quadrupler ce processus?

Parce que ça peut être frustrant

Nous avons réalisé des actions peu judicieuses dans nos premiers tours de This War of Mine parce qu'on ne nous en avait pas précisé pas les implications et les conséquences. La frustration de mal jouer reposait davantage sur l'explication de la règle que notre incompétence. Quand je perds parce que je joue “mal” à ma première partie d’un jeu, c’est généralement de ma faute. Je n’ai que moi à blâmer et je l'accepte, ça fait partie du jeu. Par contre, si mes mauvaises décisions trouvent leur origine dans une explication déficiente, c’est infiniment plus frustrant.

 

Parce que ça n'empêché pas les erreurs

Est-ce que ça en a réduit le nombre? Je l'ignore bien sûr...


Parce que c'est risqué commercialement pour la communication

Même que si le tutoriel constitue un argument indéniable au moment de la vente (“vous n’aurez pas besoin de lire les règles!”), il représente un risque commercial élevé pour l'éditeur qui souhaite créer un buzz.

Mechs vs Minions (MvsM) est un jeu de société tiré du célèbre (et extraordinaire) jeu vidéo en ligne League of Legend. Les développeurs ont donc imaginé MvsM comme un jeu vidéo, avec une première partie tutorielle où vous apprenez à jouer sans lire les règles. Un risque mon avis...
Pourquoi? Parce qu’à sa sortie, la vaste majorité des retours ou critiques que j’ai pu lire au sujet de ce jeu (je cherchais des avis, j'étais très intéressé par le jeu et je me demandais si je devais l’acheter) avaient été rédigés par des gens qui n’avaient joué QUE le tutoriel: une version édulcorée sans aucune tension et sans rythme, ne donnant accès qu’un avant-goût bien tiède de ce qui nous attendait dans les “vrais” scénarios!

À cette époque où il peut sortir 2000 jeux par an, les joueurs sont très pressés de dire qu’ils ont joué à telle nouveauté, parce que dans une semaine, il ne sera plus pertinent d’en parler, un autre titre aura pris la place. Et donc ils ont posté leur avis sans avoir réellement joué au jeu! Un grave problème de marketing quand on sait que les premiers avis postés sur le net ont un impact plus important que les suivants, à la fois pour la création du bouche à oreille ET pour l'appréciation même du jeu par ceux qui auront lu ces avis. Et oui, même si vous pensez que ça ne s'applique pas à vous, il est démontré que votre appréciation d'un produit sera meilleure si on vous a dit auparavant que c'était un bon produit. Si la première expérience d'un jeu ne laisse pas une très forte impression, et c'est souvent le cas des tutoriels, il est probable que le jeu n’ait même pas droit à une deuxième partie, même si, je le répète, la première partie, le tutoriel, s’est affiché comme une version incomplète du jeu.

Parce que ça a un coût non négligeable

Les tutoriels doublent la taille du livret de règle (et un peu le coût de fabrication). Et un livret de règles plus épais, plus imposant physiquement, donne toujours l’impression que le jeu est plus compliqué. Même si ce n’est pas le cas. Et il devient plus difficile de retrouver un point de règles précis si on n’a pas joué depuis un certain temps et qu’on cherche seulement à se rafraîchir la mémoire.

 

 

Pourquoi les tutoriels ne fonctionnent pas dans les jeux de société?

 

Parce que les jeux de société ne sont pas des jeux de vidéo

Parce que même si ces deux médias partagent la notion de jeux, il s’agit tout de même de médias DIFFÉRENTS, comme peuvent l’être le cinéma et la littérature. Je n’ai pas besoin de vous expliquer en quoi il est périlleux d’adapter un roman au grand écran et à l’inverse, combien les “romans tirés du film” sont fades. 

Pour jouer à un jeu vidéo, on n’a pas besoin d’en connaître l’entièreté des règles. Juste le fonctionnement. Nous ignorons la très vaste majorité des règles des jeux vidéo auxquels nous jouons. Nous n'en avons qu'une connaissance intuitive généralement. On sait que si on appuie plus fort sur le bouton saut, Mario va sauter plus haut! Mais on ne sait jamais (ou très rarement) exactement dans quelle mesure. Au contraire, pour apprécier un jeu de société, il faut maîtriser l’intégralité des règles. On ne peut pas jouer sans. Il faut donc entièrement les expliquer.

Notons enfin que la transition entre le temps tutoriel d'un jeu vidéo et le "vrai" jeu se fait naturellement, dans le même élan, alors que le jeu de société impose une cassure de rythme, il demande à ce qu'on recommence une partie. Donc qu'on fasse le choix de replacer toutes les pièces selon la mise en place - qui sera peut-être différente de celle que l'on vient d'apprendre pour le tuto! Bref, qu'on a appris des choses pour rien!

Portrait de Christian Lemay

Posted by Christian Lemay

Fondateur du Scorpion Masqué et professeur de littérature à la "retraite", Christian Lemay aime s'interroger sur le milieu du jeu de société, ses dimensions culturelle, commerciale, créative, et partager le fruit de ses réflexions avec le public. 

À propos de Scorpion Masqué

Fondé en 2006, le Scorpion Masqué est un éditeur de jeux de société montréalais qui propose des jeux à la fois simples et originaux: Zombie Kidz Évolution, Decrypto, Stay Cool, La chasse aux monstres, J'te gage que... / Bluff Party, Miss Poutine... On retrouve nos jeux dans plus de 20 langues, dans une quarantaine de pays.